"Tabou" sortie au katorza du jeudi 13 décembre à 19H50



Notre sortie mensuelle au Katorza

Tabou
 Réalisé par Miguel Gomes 2012
1H40   V.O s/t français


Avec Teresa Madruga, Laura Soveral, Ana Moreira
Drame, romance

Résumé : Une vieille dame au fort tempérament, sa femme de ménage Cap-Verdienne et sa voisine dévouée à de bonnes causes partagent le même étage d’un immeuble à Lisbonne. Lorsque la première meurt, les deux autres prennent connaissance d’un épisode de son passé : une histoire d’amour et de crime dans une Afrique de film d’aventures.
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Commentaires après le film

Elise : 
Un très beau film : une belle histoire d'amour sur fond de colonialisme : c'était très bien joué et le scénario est original : une première partie à Lisbonne avec ces trois femmes qui se côtoient sans se connaitre vraiment ; et puis ce retour en arrière sous forme de narration. J'ai trouvé ça vraiment bien fait...
Par contre, dans la première partie, je trouve que le réalisateur insiste sur la visite qu'attend Pilar et qui ne viendra pas : du coup, je m'attendais à ce qu'il y ait un lien avec la suite ??? Mais non... Ou alors je n'ai pas compris...
J'ai aimé aussi la présence de cette chanson qui revient deux fois dans le film : pendant que Pilar regarde un film au cinéma, puis lorsque qu' Aurora écoute la radio en Afrique : Désolée pour mes références cinématographiques ... mais cette chanson elle est lié pour moi au film "Dirty Dancing"... J'étais ado quand je l'ai vu et je l'ai revu x fois depuis... Un film qui s'adressait avant tout aux adolescentes et, j'extrapole surement, mais le fait que son ami dormait à coté d'elle, j'ai trouvé que c'était un clin d' œil...
... j'étais très fatiguée hier soir... et du coup, je partais dans un demi-sommeil dès qu'il n'y avait plus de paroles : heureusement que ça ne durait jamais très longtemps...

Michèle :
C'est effectivement un film qui ne se laisse pas apprivoiser facilement. C'est un film puzzle. Les explications des liens entre les 3 femmes du début sont dans la seconde partie. En fait, Pilar porte inconsciemment le poids de la culpabilité de Aurora (c'est ainsi que je le vois). C'est une femme solitaire qui attend cette fille polonaise; fille par procuration qui vivra chez elle quelques semaines; en miroir avec l'attente de Aurora pour sa fille... Fille qu'on ne voit jamais ; mais dont on entend beaucoup parler et on finit par comprendre avec la seconde partie pourquoi elle est à Lisbonne pendant les fêtes mais n'accorde que 15 mn de son temps à sa mère, Aurora. Pilar est l'incarnation de la culpabilité et la quête de pardon. Santa est le rappel de la servitude et du colonialisme; les rapports qu'elle entretient avec Pilar et Aurora sont imprégnés de cette histoire; mais ce que leur renvoie Aurora (son mépris en la traitant de négresse) et Pilar (accordant plus de confiance aux dires de Aurora qu'en ceux de Santa), ne touchent pas profondément Santa qui a une forme de pouvoir sur Aurora et s'affranchit en prenant des cours pour savoir lire et écrire.
J'ai trouvé trop long et convenu la scène où Aurora raconte son rêve quand elle est au casino, je me suis ennuyée.
J'ai bien aimé aussi la chanson; j'ai chanté et bougé pendant le film !
Pilar pleure sur cette chanson au ciné pendant que son soupirant artiste raté, moche et ventripotent ronfle. On ne voit pas le film qui la fait pleurer, on ne sait pas pourquoi elle pleure. Dans la seconde partie, Aurora pleure sur la même chanson. On sait qu'elle pleure sur le départ de son amour, un homme flamboyant, talentueux, charmant etc. l'effet miroir et puzzle est aussi dans ces deux scènes. Pilar pleure sa solitude et ce qu'elle ne connaîtra jamais.


Martine :
Voilà un bon débroussaillage, -merci Michèle et Elise -les décors en carton-pâte s'effondrent un à un.
Je reviendrai vous parler de mon ennui et de mes fous rires..

Michèle :
Martine, bien vu ta réflexion sur les décors en carton-pâte ! et tes fous rires, j'aimerais bien savoir où !! ce film est basé ; entre autres; sur le carton-pâte et le ridicule ! Sur l'ennui aussi; imagine-toi là-bas à cette époque-là ! est-ce que moindre évènement ne deviendrait pas objet de discussion et commentaires à n'en plus finir ? Il a montré ça aussi, le réalisateur. Et tchac, on joue on la roulette russe, histoire de se donner des frissons et tenter d'oublier que se faire du fric en Afrique n'est pas synonyme de réussite !

Alain :

Mise en scène du mythe dans "Dead man"
Je reviens sur la remarque de Michèle : "Entre autres" le ridicule et le carton pâte ! mais pas seulement. C'est aussi un récit sur l'idée que l'on peut se faire d'une histoire romanesque, comme si on était en train de se remettre dans les marques de ce que nous avions vécu étant enfant. En matière d’histoire et de cinéma. C'est pour cela que le film n'est ni un pastiche comme le réalisateur le déclare du cinéma muet. (Comme "The artist"); ni une satire de ces films ou de leur situation qu'il prend "au sérieux". Les effets ironiques sont comme de surcroit et par jeu. La mise à distance vient de la superposition d'un regard d'enfant et d'un regard d'adulte un peu comme nous le faisons quand nous retournons en arrière en ré-imaginant notre façon de percevoir quand nous étions plus jeune. Un côté presque proustien. Sauf que le souvenir est pris en charge par un second décalage : du fait que c'est une autre femme Pilar - plus jeune que sa voisine Aurora qui s'intéresse à son aventure, à son histoire, selon une modalité romanesque qu'elle ne peut plus vivre malgré son attente. C'est un souvenir par délégation - et troisième décalage c'et pris en charge comme un récit du souvenir dont la narration n'est pas celle de la protagoniste principale Aurora de cette histoire mais de son amant ? Ouf c'est spécial !! Il y a un principe de déplacement constant du point de vue. On n'est ni dans un point de vue global vu d'avion, ni dans celui de l'un des personnages, mais dans un emboîtement des points de vue. Un renouvellement je trouve des tentatives du nouveau roman matinée de post-post modernisme. Car cela vient après l'esthétique post moderne des années 80 de Jarmush (Down by law, ou Dead Man) revisitant les mythes de l'Amérique et de ses récits cinématographiques. De même que cela vient après l'artificialité de la mise en scène du cinéma allemand (Fassbinder) où le cinéma est pris en charge par la théâtralisation. Un courant dont je trouve que Manuel de Oliveiras fait partie (Amour de perdition etc). Où le carton-pâte n'était pas péjoratif mais la pâte dont étaient pétries les situations ou les sentiments dans  leur mise en scène.
La théâtralité dans "Les larmes amères.."
L’espace cinématographique est ouvert du fait que nous sommes de façon existantielle toujours sur deux registres : celui de l'élan vers l'autre, du désir ou du sentiment  et d'autre part celui du jeu de rôle dans une théâtralisation.  Dans tous les cas, des années 70 à aujourd'hui en passant par les années 80; le cinéma est renouvelé en tant que cinéma. Les larmes amères de Petra Kant est écrit joué au théâtre et mis en scène au cinéma. Mais la réalisation cinématographique vaut pour elle-même, elle n'est pas l'adaptation de la scène. Le cinéma prend en charge le texte.

le groupe de musique dans "Tabou"
La différence dans "Tabou", ce n'est pas le théâtre qui est est mise en scène par le cinéma, mais le cinéma lui-même. Hum !! peut-être bien la littérature aussi. La voix "off" creuse aussi bien le texte filmique, que celui-ci en retour lui donne d'autres couleurs dans le noir et blanc : puisque ce que l'on voit est justement décalé comme détaché de la voix narrative en "off"- cela vit pour lui-même (les ambiances sonores, les situations grotesques, les musiciens sur l'arbre façon pochette de disque , les musiques etc..

Martine :
Et le crocodile ? rôle central au Cap Vert. Drôle d'animal qui n'a jamais grandi - objet de passion lui aussi. Vraiment le succès de 'the artist" n'est pas forcément contagieux

Michèle
"Dandy" le personnage principal du film
Ah le crocodile !!! Quel mystère !!! J'ai dit à Alain que je ne comprenais pas son rôle l'autre soir. Mais tout doit-il s'expliquer ?
En tout cas, il mange un amoureux éperdu au tout début du film (film dans le film que Pilar voit seule; elle est seule dans la salle; elle qui n'a jamais connu l'amour...) et c'est un crocodile qui permet la rencontre entre les deux amoureux, il est également le témoin de leur amour naissant. Un crocodile voit et entend des tas de choses qu'il pourrait raconter s'il en avait la capacité car ça vit très longtemps. Le petit croco qui ne grandit pas, tout comme cet amour; somme toute petitement banal et révélateur de la bassesse et la lâcheté humaines.....PS : je ne trouve pas l'amoureux flamboyant, talentueux etc. C'est Aurora qui le voit comme ça. Si je l'avais rencontré, il m'aurait laissée de glace !!!!

Martine 
L'amoureux ??? elle ne le voyait pas qu'avec le coeur. Le crocodile l'a menée vers lui et lui a révélé une partie ignorée d'elle-même : la passion/passion/poison ... à mercredi. 

Alain : 
Je pars des intuitions suivantes : Le crocodile est l'objet du film que l'on ne peut placer nulle part, l'exotisme à l'état pur. Sur lequel nous projetons ce que nous voulons et d'bord notre curiosité et notre effroi. C'est l'autre en tant qu'autre. La dimension d'ouverture du sens de toute métaphore. On peut dire que c'est l'équivalent des noirs de la deuxième partie du film et de la  cap-verdienne dans la première partie. Un objet captif, hypermanipulable d'apparence mais qui résiste au fond à toute manipulation. Ceci peut aussi bien définir les significations d'un film, dés lors qu'il a un peu d'épaisseur artistique : le signifiant du film est irréductible à tout appropriation de sens, et c'est justement ce qui en fait la polysémie, la prolifération, la pluralité. La métaphore a deux versants : celui de sa signification objective construite par le film. Et celui du sens que le spectateur va lui donner. Ce que film est, et, ce que l'on pense qu'il est. De ce fait le film, comme le récit d'un conte projette construit de l'exotisme et c'est que nous allons chercher, quand nous y sommes embarquer.
J'en conclue que le crocodile est la métonymie du film, le cinéma comme exotisme. Gomes fait un pas supplémentaire par rapport à la déconstruction postmoderne des mythes que l'on voit à l’œuvre dans les années 80 avec Jim Jarmush. Il fait du désir de cinéma son sujet, certes le met en scène mais au sens où de nouveau nous y adhérons, où il génère notre plaisir.

Le crocodile c'est le signifiant pur du désir de cinéma. En tant qu'il contient notre goût de l'exotisme. "Contient" dans deux sens, il le recèle mais aussi le donne dans le film comme une forme vide de contenu. Un objet de foire tel que le fût à ses débuts le cinéma. Tati le met en scène dans "Jour de fête" quand le facteur "Françouais" soulève un pan de la toile du chapiteau sous  lequel on projette en noir et blanc un documentaire sur les facteurs américains - qui bien sûr font leur show, à cheval, à moto, en hélico passant à travers des cerceaux de flammes. Ce que ne sait pas faire François. Tout comme Pilar ne peut vivre la passion de Aurora qu'à travers le récit qu'en donne son amant Ventura. Dans Tabou le crocodile c'est le réel de la fiction. Le crocodile est une figure brute de décoffrage, le déplacement de Santa la servante noire à une autre époque dans un autre lieu.

Le crocodile c'est l'attrait pour ce qu’on ne peux pas toucher parce qu'à le toucher il disparaît. Soit la position de Pilar vis à vis du désir : on aurait pu poser la même question :" et le crocodile ?" de cette façon  "et la polonaise dans tout ça, c'est du Chopin ?". La jeune femme polonaise à sac à dos qu’elle souhaite recevoir fait semblant de ne pas être celle qu'elle est. Ce qui n'est pas sans rapport avec Santa qui refuse sans doute d’être marquée au sceau de la fiction que les femmes de colons portugais ont projeté sur elle - alors que dans ce récit elle occupe au fond la place de cette fiction vidée de son contenu - tout comme le crocodile dans le petit lac aménagé pour lui. Dandy ils l'appellent,  histoire de nous dérider. Un rire à deux rebonds, jaune. Dans le fond mélancolique dans son hommage au cinéma "Tabou" est proche de  "la Rose pourpre du Caire". L'inscription de la fiction et de l'exotisme dans la réalité a un autre signe toutefois : le beau chapeau de Ventura. Mais la nostalgie n'est plus ce qu'elle était, Aurora ayant accepté son rôle de femme soumise à un mari donc à la culture coloniale. Après Aurora, Ventura, Pilar, le  crocodile, personnage principal du film reste l'irréductible dont on ne peut rien faire : qui nous est offert comme le miroir de notre propre désir de s'échapper dans un monde qui ressemble au notre.. Qui a à son crédit le charme et l'attrait de l'image et comme inconvénient la déception de n'être qu'une image. Tout comme les histoires d'amour. L'amour peut-il échapper aux histoires et les histoires à l'amour ? Tant nous aimons être enveloppés par les mots et leurs images, qui sont notre plus grande tendresse et sensualité. Ces mots et ses images étant  peut-être eux-mêmes des marques d'amour. Sfar dit de ses dessins que ce sont des fantômes. De restes, des marques. des cryptes ?

Elise
Oui, bien sur, on continue en 2013 !   C'est important pour moi : le cinéma c'est aussi un moyen de s'évader...De penser à autre chose...  

Alain :
Tu nous feras penser de ne pas oublier cet aspect d'évasion dans notre programmation 2013 ?!
Et dans le fond je crois que c'était aussi ça la signification du "crocodile" .
L'évasion et le désir de l'autre. Pourquoi dans ce cas captif ? Ou bien version plus positive : capté, comme notre attention.  :lol
 
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