A propos de "---Nostalgie-de-la-lumière---"

Nos commentaires sur "Nostalgie de la lumière" de Patrizio Guzman 2010  :



On a beau débattre cela n'en réduit pas notre solitude. Au contraire cela l'augmente - mais de façon réjouissante car plus nous sommes seuls, plus nous nous rapprochons des autres. La chaleur de l'espérance ce n'est pas la tiédeur d'une grotte que l'on croirait hermétique aux mouvements de l'Histoire. Celle-ci nous ayant rattrapée il est nécessaire de s'en dégager. C'est notre manière active d'y participer que de s'en extraire (gréves, boycotts, révoltes, révolutions, associations, manifestations, actions collectives, coordinations etc.) ; d'en arrêter le mouvement. Quelque fois les films sont de tels actes. Ceux notamment liés aux génocides, c'est ce que nous constatons tout récemment encore avec Temps Suspendu de Natalia Bruschtein - qui vient d'être récompensé, selon une information de Ricardo Montserat Gallindo. Mais aussi avec "L'image manquante" de Rithy Panh et la sortie de "Le bouton de nacre" de Fabrizio Guzman, deux films programmés au Concorde. C'est aussi le cas avec ce beau film "Nostalgie de la Lumière" de 2010 du même réalisateur selon les mêmes principes.

Marina :
 La Nostalgie de la Lumière : Au Nord du CHILI, à plus de 3000m d'altitude, la Voie Lactée est si lumineuse, que les astronomes se sont installés là, pour observer les étoiles, EUX regardant vers le CIEL... pour eux, pas de Présent, ce qui leur est renvoyé n'est que du Passé: étoiles, comètes et autres constellations.... (Le temps réel de la montre, précise le jeune astronome, et l'image sont en perpétuels décalages.) tandis qu'au sol, en bas, des femmes pelle à la main, grattent le sol inlassablement malgré la sécheresse, le vent, et la poussière, à la recherche de leurs chers disparus. Elles recherchent désespérément leurs corps, (et quelquefois y parviennent) lesquels ne leur ont jamais été restitués, et dont il fut impossible de faire le deuil, puisque aucune sépulture ne fut dignement célébrée.
La rudesse du climat a permis au sol de conserver: momies des peuples andins, explorateurs, mineurs ... et prisonniers de la dictature des 18 années de plomb. (si toutefois l'on retrouve les charniers des opposants au régime de Pinochet)! Triste ballet entre Mémoire et Cosmos ... pourtant si éloignés! Je n'ai jamais vécu la guerre, mais des questions me taraudent:

Comment fait-on pour SURVIVRE, lorsqu'il faut croiser au quotidien les bourreaux de ses proches?
- développe t-on des névroses, des dépressions suite aux rafles, aux menaces, aux angoisses .... allant parfois jusqu'au suicide?
- devient -on MEURTRIER à son tour? ou bien avec une force décuplée arrive t-on à manifester ses requêtes de façon régulière ( devenant alors la lèpre de l'Etat)!
- et si par chance, une "bonne étoile ayant été à vos côtés" vous voici de retour de l'exil, trouve-t-on encore la force, d'interroger, de témoigner, de revendiquer
et de CLAMER haut et fort? ou bien s'efforce-t-on d'OUBLIER, devenant amnésique et presque totalement invisible parfois! Poignant le témoignage de cette jeune femme, sauvée et élevée par ses grands-parents (qui avaient du dénoncer leurs propres enfants, pour la sauver)

Témoignage incroyable: celui de cet architecte, qui mesurait en foulées les surfaces du camp de détention, dessinait la nuit, réduisait en morceaux ses croquis puis les jetait dans les latrines, pour bien plus tard, réussir enfin à restituer sans erreur tous les plans. (Accroissant ainsi la frayeur des instigateurs!) A la fin du film, c'est beau de voir le sourire joyeux de deux des femmes°, un moment délivrées de leurs angoisses, observant le ciel et les étoiles au télescope.

P Guzman précise qu'il n'a jamais vu sur une même carte son propre pays ... s'étirant sur des milliers de kilomètres de côtes,  et pourtant si étroit parfois, celui-ci étant souvent découpé en 3parties: le Nord, le Centre et le Sud. (excepté sur ce rouleau déployé pour le film!)
En 2010, il nous a offert, l'âpreté du Nord avec le désert d'Atacama, et cette magnifique luminosité si limpide en altitude! Les morceaux d'os brisés, trouvés au sol nous renvoient certes au calcium de notre galaxie,  mais les témoignages des survivants sont glaçants... et 40 ans plus tard, l'impunité reste toujours de rigueur!

Je n'oublie jamais que pour qu'il y ait massacre, il faut des commanditaires bien sûr, mais aussi et surtout aux différents échelons de la société civile,"des soldats dociles" s'attaquant à leurs frères de sang, au sein de l'organisation administrative, policière, médicale, juridique, et militaire. Sans eux, il eût été impossible d'exterminer autant de civils chiliens durant la dictature - et ce, comme partout ailleurs dans le MONDE.


Alain :
Dans ce film on trouve une portée universelle à la singularité de femmes dans le désert qui cherchent leurs disparus. Le désert c'est aussi le notre. Quand une jeune femme qui a perdu ses parents à l'âge d'un an, recueillie par ses grands parents, nous dit qu'elle a un défaut, cela renvoie à nos propres défauts dans la chaîne intergénérationnelle, dans la perspective d'ensemble, dans ce qui nous relie.

La pudeur dont parlait Eric dans notre débat c'est que Guzman, laisse une place dans sa vision de "l'ensemble" pour que nous la construisions avec lui. L'ensemble n'est plus une image arrêtée, elle palpite de chacun des apports. Sous le squelette d'une baleine peuvent s'abriter ou se mouvoir d'autres baleines. La mémoire est un abri, la parole et les images peuvent l'être. La fragilité aussi qui dit notre ouverture existentielle. Nous sommes ouverts. Au cosmos mais aussi bien à l'histoire et ses événements.

Étant ouverts sommes-nous responsable des événements, de ce qui a été ? Nous le sommes au moins dans le fait de les accueillir semblent dire les survivantes les compagnes les filles les mères des disparus. Guzman fait de cet accueil quelque chose de tendre, d'aimant, de délicat, quoique lyrique et grandiose...et sans doute quoique cela soit sous-jacent ; d'épique. Accueillir le réel au travers de la moindre des choses (un minuscule bout d'os une bille etc.) de la moindre des images (leur beautés sont stupéfiantes mais aussi à la portée de ce qui nous entoure, comme la fenêtre et ses rideaux de couleur au début du film) de la moindre des paroles à leur rythme paisible et pourtant intense, aussi bien des témoins directs que de leurs commentateurs sociologues, poètes ou réalisateurs. Ce rapport de l'attention au plus petit à l’immensité, de la partie à l'Ensemble qui nous dépasse, que pourtant nous habitons, est son axe. Que l'Ouvert soit paisible, c'est sa perspective, son acte. La partie est en elle-même sans subordination, un monde comme le monde est l'ensemble des mondes. Ce qui crée des figures de rhétorique : des métonymies, des synecdoques qui redonnent à la poésie audiovisuelle et cinématographique sa puissance intrinsèque de création où l'orgueil se borde dans l'humilité dans la participation du sujet au sublime de l’univers, pas moins énigmatique.

On trouve la même démarche chez Rithy Panh à propos du génocide cambodgien. Déjà dans "S21 la machine de mort khmère rouge". Un film terrible et formidable un acte cinématographique et plus : politique ; et plus : communautaire, dans le sens où il relie les acteurs de l’événement, met en scène victimes et bourreaux leur refaisant rejouer leur partition dans un événement impossible qui pourtant un jour a lieu. Sans doute est-ce le cas encore dans "l’image manquante", dont le signifiant fait écho au défaut dont parlait la jeune femme chilienne de "Nostalgie de la lumière". Ces deux films passent en ce moment au Concorde, il faut noter cette conjonction astrale.

Je retiens de notre discussion sur "Nostalgie de la lumière" deux signifiants, celui du titre que Jacqueline est venu creuser, interroger et nous faire partager ce creusement (un creusement c’est toujours une ouvertement et un épaississement du signifiant par le sens qu'on lui confère). C’est aussi ce que dit la femme chilienne quand elle dit que sous elle, elle aimerait creuser jusqu’au confins de l’univers (l'ai-je rêvé, revoir le film pour le vérifier). Celui aussi de la grande machinerie de télescopes, signifiant cinématographique construit crée mis en scène par Guzman. Je ne sais plus qui en a parlé la première, Véronique. Quand le film fait art il nous propose des métaphores ouvertes, où nous sommes appelés à leur donner du sens. Le sens n’est pas derrière l'image mais en avant. De même les identités ne se construisent que dans leur devenir. Comme le dit le jeune astronome de "Nostalgie de la lumière" : le présent n’existe pas à un niveau physique…. puis il marque un temps, il réfléchit... sauf le temps de la subjectivité ajoute-t-il en substance, il se reprend... mais même là on peut en douter dit-il au final. En effet nous sommes à l’égard de nous-mêmes en décalage. Nous ne savons pas au fond ce que nous disons ou pensons, alors que tout se tient encore.


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