"Le client" de Asghar Farhadi




Claudine :
aucun commentaire ??? alors je me lance : La mise en abyme est toujours un point de vue intéressant, la pièce de Miller interprétée au théâtre par le couple permet d'avoir une autre perception des deux héros du film. Nous ne pouvons oublier que l'action se déroule en Iran, ce qui explique que l'épouse y est, encore aujourd'hui, même dans ce milieu cultivé et artistique, soumise aux décisions de son mari ... c'est lui et lui seul qui décide de la venger et ce en dépit du refus de celle qui a subi l'agression ...
Je crois, cependant, que l'auteur du film a voulu, justement, dénoncer cet archaïsme, comme l'effondrement de l'immeuble qui se fissurait est à l'image de la société iranienne corsetée et étouffée ...
je regrette l'insistance et la longueur des scènes de violence envers le vieillard pervers qui "n'en finit pas d'mourir" (Brel)
j'ai tout de même apprécié ce film qui nous happe du début à la fin, magistralement interprété par les deux protagonistes.

Elise 
J'ai l'impression, après coup, que le réalisateur a fait en sorte de nous rendre sympathique chaque personnage... Aussi bien les bourreaux que les victimes... Je suis ressortie triste face à cette vengeance : pourquoi face à un acte violent réagir par la violence, l'humiliation... Quel intérêt ? Il n'est plus question d'humanité, ni d'un coté, ni de l'autre... Le vieillard est pervers, oui, mais l'attitude d'Emad aussi : il veut détruire, faire mal... Ira-t-il mieux ensuite ?
Rana, elle, est dans la démarche de pardonner... ça ne l'empêche pas d'être blessée mais elle est plus sereine... Un sujet dur mais très bien réalisé et porté par deux acteurs remarquables... A voir...


Lelou
En même temps sans Emad la vérité n'adviendrait pas - sans cruauté point de vérité ? le film ne le dit pas laisse la porte ouverte, en condamnant et affirmant la position insistante et masculine de son personnage  - à faire ou à se faire justice telle est la question ? - d'un même geste. De même Rana fait tout pour recouvrir la vérité depuis le départ, depuis sa perte de conscience aussi métaphorique que la fêlure du bâtiment dont parle Claudine - en même temps elle "paraît" humaine et elle l'est - si bien que les cartes sont brouillées. Chaque situation et chaque personnage ont deux versants. la mise en scène nous fait passer de l'ambivalence des personnages, de l’ambiguïté des circonstance, au paradoxe auquel nous conduit l’enchainement des événements : Au fond qui sait ce qui s'est passé ? Nous n'avons que les effets des circonstances et non leur vérité que pourtant nous traquons presque comme des journalistes ou des enquêteurs de police, ou des écrivains qui veulent faire un roman. De ce fait i l’événement ni sa vérité ne sont extérieur à nous : personnages, acteurs ou spectateurs. Nous y sommes impliqués. Même si le film est moins bon plus artificiel voire moralisant que les précédents, cela reste sa force de dramaturge et de mise en scène, il nous place devant un problème : que fait-on de celui par qui tout arrive quand tout arrive aussi bien par nous, qui y participons - devant le dilemme de son sacrifice interdit, y sacrifie t-on la justice et sa vérité ? 

Il nous dit aussi que si on veut rendre justice à l’évènement : tout rigoureusement y a participé et tout le monde aussi. De la sorte on ne peut faire dans tous les films de Farhadi le distinguo entre l’agencement de l’évènement et le dispositif d’une effraction ou une agression. Ici La fêlure de l’immeuble se prolonge par les circonstances à l’intérieur des personnages. Dont le prix à payer est le déni. Le déni que l’immeuble puisse s'effondrer par exemple et l'enfant ou le handicapé y être écrasés. Cela ne suffit pas à nous en épargner même à les sauver. Dans ses autres films je trouve qu'il va un peu plus loin, la solution vient aussi de ceux qui ont été victimes qui donnent des issues à leur "agresseurs". Un peu comme Guédiguian le fait de manière extraordinaire dans Les Neiges du Kilimandjaro, reprenant le poème de Hugo les agressés adoptent les jeunes frères de leur agresseur que par leur témoignage ils ont conduit en prison. Enfants abandonnés par leur mère. Le point de passage entre Les deux films c'est que dans les neiges de même l'agressé frappe son agresseur attaché dans le commissariat de police, ce que condamne Ascaride. Et dans "Une histoire de fou" Guédiguian pose bien le rapport paradoxal de la violence et de la vérité en ce qui concerne le déni du génocide arménien et l'effort que ce peuple et ses militants de la cause font pour le faire reconnaître.

Emad ne refuse pas seulement l'humanité de l'autre ou de sa femme, mais le déni de la réalité et le sentimentalisme, ou le syndrome de Stockholm. Il n'y a pas je trouve que de la vengeance dans son attitude - mais il y en a - et c'est là que les cartes se brouillent. Farahdi n'a pas poussé le paradoxe aussi loin que dans ses autres films. C'est un peu plus dans l'artifice la maîtrise et la facilité, le systématique et le démonstratif. Mais c'est du très bon cinéma

Alain
J'ai apprécié, on ramasse la mise à la fin après avoir fait transpirer le spectateur. La mise en abîme fait partie de la mise en scène de Farahdi. La partie théâtre j'aime ne pas pouvoir exactement la situer dans sa fonction dramatique. Par exemple le final, quand les masques et les maquillages se défont est grotesque dans les deux sens : au sens premier dépréciatif - et second valorisant- dans un entre deux, - là aussi métaphore connue qui fonctionne bien et paraît facile trop convenue presque. Dans ses marques Faradhi remet les choses sur son métier. Mais trop dans ses marques ne lui manque-t-il pas un excès de la vie et des circonstances telles que celles dans lesquelles sont pris emportés ses personnages ?

Quand bien même... le problème bien exposé, reste entier dans son résultat final, c'est le coup de génie, de maître. Comme le personnage masculin principal qui est maître de son jeu sur la scène voit sa maitrise, se défaire dans la vie... la vie qui n'est plus au contraire qu'une succession de dérapages en chaîne que cette maîtrise alimente en devenant au fur et à mesure inflexible impitoyable, sans que pour autant, on ne puisse la juger la condamner définitivement au contraire. Cela a deux pans comme un caducée, comme notre sentiment qui s'inverse où s'enlacent deux positions en voyant l’enchaînement de leur circonstances.

Dans les événements de la vie il y a, comme dans tous les films de Farahdi, trois éléments. La vie est soit une machinerie soit un théâtre dont on déplie ici les 3 coulisses : D'abord l'impact de la position, de la posture de chaque personnage, puis tout aussi bien et c'est différent, le poids social, les codes, l’organisation, le fonctionnement d'une société ; enfin et c'est énorme : le poids des circonstances et même très souvent l'ironie de leur destin qui épousent celui des personnages sans totalement s'y confondre. Ces trois vecteurs facteurs, axes, causes, du destin humain sont chez lui, l'iranien qui s'élève de ce fait à une totale universalité, à égale importance et c'est ça qui est intéressant aucune des coulisse ne se rabat définitivement sur les autres mais coulisse, suit sur sa propre ligne tout en se composant forcément par la force des choses justement des situations des enchaînements avec les deux autres. Et tout cela compose en effet... Et vu depuis la mise en scène de Farhadi cela donne une espèce de mécanique infernale que l'on n'arrive pas à juguler qui va à sa propre autonomie. La machine aimée des qualité fatales devient folle. Justement cette justesse juste, cette justice est folle, révoltante, implacable.

 Moins puissant que les autres films de Farahdi mais toujours très fort, il y est question de maîtrise envers et contre tout puissante et impuissante, mais aussi de Justice impossible et pourtant nécessaire, de vérité nécessaire parce qu'impossible. Farahdi est l'un des rares réalisateurs avec Eric Rohmer à la suite des grands moralistes français de l'époque classique à rentrer avec cette puissance dans les paradoxes des situation humaines - Il excellent à rendre réversible l’ambiguïté qui fait la faiblesse des humains pour la transformer en paradoxe (telle la perversion de ce pauvre bougre d'agresseur, qui apparait soudain dérisoire pitoyable et sans pardon possible. Mais les femmes ne sont pas plus épargnées que les hommes, les victimes et les bourreaux sans que les deux catégories ne se superposent car tous les personnages sont à parité (La femme-actrice et compagne aussi bien que la femme de l'agresseur ). La puissance - forcément phallique est mise à mal dans ses deux versants, aussi bien masculin que féminin, c'est je dirai ce qui fait la dignité de cette mis en scène. Souvent le vertical se transforme en horizontal, se couche après s'être tassé sur lui-même. Comme dans la tragédie antique. La fissure de l'immeuble transformée en métaphore de la société, se déploie à travers chaque personnage part le concours des circonstances auxquels chacun d'eux ou d'elles se prêtent. Il n' y a de ce fait au fond aucune victime. C'est exceptionnel. Profond grave et pourtant léger, bien plus dans la venue de la mort que "A propos d'Elly" par exemple, sans qu'il n'y ait d'autre résolution que la beauté du problème. Le mort comme un effet de surface qui n'exonère personne, ni l’événement ni l'enchainement ni les circonstances ni le contexte de société, ni les postures des personnages. Implacable et pourtant libre, telle est la folie qui mène le monde.




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